29 mai 2006

demi-teintes et vraies audaces, un palmarès à l'image du 59e festival

par Michèle Halberstadt

Le reste du palmarès invite à deux ou trois commentaires. Quel mépris pour Pedro Almodovar, tout d'abord! Quand l'un des plus grands cinéastes du moment est en compétition, et pour la quatrième fois, on ne lui décerne pas ainsi un lot de consolation indigne, un prix du scénario… Pourquoi pas le prix de la meilleure contribution technique tant qu'on y est? Je serais Almodovar, je lancerais "jury de mierda!!!" et j'irais montrer mes films ailleurs, où on les accueillera avec un peu plus d'empressement et de chaleur humaine.
On dira: mais Almodovar a également reçu le prix d'interprétation féminine… Heureusement! Il n'aurait plus manqué que ça: oublier Penélope et ses copines! Cette bande de filles était sans doute la plus belle idée de ce jury, car inattendue et survoltée. La distribution d'"Indigènes", prix équivalent dans la communauté des mâles, était par contre beaucoup plus téléphonée. Ce n'est évidemment pas immérité, et les acteurs sont effectivement ce qu'il y a de mieux dans le film. Mais cela fait un peu carnet de bal: est-ce que tous les garçons d'"Indigènes" danseront ce soir avec toutes les filles de "Volver"? La présence de tout ce petit monde sur la scène de l'amphithéâtre Lumière n'est pas passée inaperçue: le "chant des Africains" par Debbouze, Bouajila, Zem et Bouchareb c'était à la fois un peu déplacé et totalement bienvenu, sans doute l'image qui restera de cette 59e remise des prix. A la fois un hommage aux vieux soldats maghrebins qui ont beaucoup donné pour libérer la France en 1944 et 1945, et une façon d'assumer - en le retournant à son avantage - le stéréotype raciste et colonialiste qu'on entend encore résonner dans ce chant. Un peu comme les "sans-culottes" ont revendiqué ce terme que les contre-révolutionnaires leur envoyaient à la gueule en l'an II de façon méprisante, les nouveaux "Africains", quatuor cannois, ont eu le cran de faire leur miel d'une mémoire et d'une histoire meurtries par le folklorisme et la violence de l'Occident. C'est au nom de cela qu'ils offrent à une communauté, qui peut se montrer fière d'eux, des moyens de revendiquer la reconnaissance qui lui est dûe.
Enfin, sept ans après le coup de force de Cronenberg imposant "L'Humanité" en Grand prix, Bruno Dumont retrouve sa place: son cinéma, cette année à Cannes, était l'un des rares à proposer une aventure formelle digne d'être vraiment regardée et analysée, voire vécue. "Flandres" est où il faut, rehaussant à lui seul le niveau d'audace et de risque d'un palmarès par ailleurs un peu plan-plan. La guerre vue par Dumont, c'est assûrément l'une des plus passionnantes expériences visuelles et sensorielles du cinématographe. Et pour un jury qui a oublié simultanément le "Summer palace" de Lou Ye, le "Southland Tales" de Richard Kelly, le "Juventude em Marcha" de Pedro Costa, et le "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola, soit les quatre autres propositions formelles un peu cohérentes de l'année cannoise en compétition, "Flandres" sonne comme un rattrapage bienvenu.
On dit tout cela, mais le tapis rouge des marches est déjà replié, les caméras du studio Canal + emballées, les panneaux publicitaires du Carlton en route vers Paris, et les barrières de sécurité de la croisette remisées au rancart. Comme un décor qui se démonte, le festival n'existe déjà plus. L'année prochaine, le 60e festival aura lieu du 16 au 27 mai 2007, soit après les Présidentielles et avant les Législatives. Chaud devant!

Rédigé par Michèle Halberstadt le 29 mai 2006 à 01:56 | Lien permanent | Commentaires (10)

28 mai 2006

Loach palmé d'or pour un film tout vert

par Michèle Halberstadt

C'est donc Ken Loach qui hérite de la palme d'or, on peut le dire désormais que les marches rouges sont montées quatre à quatre par les équipes lauréates. C'est à la fois une surprise, puisque "Le Vent se lève" ne figurait pas dans les favoris ces derniers jours - et rarement aura-t-on si peu parlé d'une future palme d'or au cours d'un festival, le film étant accueilli par une indifférence plutôt polie -, mais pas tant que cela: Ken Loach étant sans doute le plus habitué des cinéastes au festival de Cannes. A croire qu'il a sa carte d'abonnement! La vieille amitié qui le lie au Président Gilles Jacob étant sûrement pour un peu dans cette sélectionnite loachienne tout azimut. Une sorte de palme à l'ancienneté en quelque sorte. Le film, quant à lui, est honnête, racontant dans de magnifiques paysages verdoyants les luttes entre patriotes irlandais et soldatesque anglaise dans les années 1918-1920, juste avant l'indépendance du pays du trèfle. Le film devient tout d'un coup beaucoup plus intéressant et personnel dans sa seconde partie, quand il se penche sur les luttes intestines déchirant les Irlandais eux-mêmes. C'est là son vrai message, quand les résonances sont évidentes avec l'actualité contemporaine, notamment les déchirements britanniques à propos de l'intervention et de l'occupation en Irak. Mais il est certain que le choix du jury est pépère, une forme de réunion sur un dénominateur commun, ainsi qu'on peut le craindre avant chaque décision d'un jury cannois. Ce n'est ni une palme de la révélation, ni une palme coup de cœur, ni une palme de l'émotion, ni celle de la mise en scène et du risque, mais un choix tout à fait dosé, comme un mélange de couleurs: l'or va au vert d'Irlande, comme pour repeindre ce festival aux couleurs de la bonne conscience de gauche.

Rédigé par Michèle Halberstadt le 28 mai 2006 à 19:23 | Lien permanent | Commentaires (6)

La malédiction du troisième film

par Michèle Halberstadt

Alors, si c'est vrai, c'est ahurissant. A 13 h 15, d'après mes sources, la Palme d'Or irait à ... Ken Loach! Acteurs: la bande de «Indigènes». Actrices: les femmes de «Volver». Almodovar aurait le Prix du scénario( Si c'est ça, on n'est pas prêts de le revoir sur la Croisette, «Hombre!»)... Bruno Dumont serait au palmarès mais pas Del Toro,«Summer Palace» aurait un prix mais pas «Marie-Antoinette», et «Babel» de Innaritu empocherait celui de la mise en scène... Alors, info ou intox? A priori, intox, car c'est très tôt pour avoir autant de rumeurs qui s'affolent. Info, car cette rumeur se confirme au fil des recoupements.

Donc si c'était vrai, cela prouverait une fois de plus que règne sur la Palme d'Or la malédiction du troisième film. Le jury n'arrivant pas à en départager deux, il s'accorde sur un troisième qui ne mange pas de pain et ne l'ôte de la bouche de personne... Du pain béni, car consensuel... Est-ce donc la preuve, comme le craignait Antoine, que le président du jury ait été plus accommodant qu'arrogant? Décidément, c'est quand il compose son jury que, sans le savoir, Thierry Frémaux attribue la Palme. Comment savoir quel effet cela fait d'être membre du jury? Tel ce juré metteur en scène (Stop! je n'en dirai pas plus!), à qui on annonçait qu'il serait membre cette année. Quand on lui a dit : «Vous avez de la chance d'en faire partie», il a répondu sèchement: «C'est Cannes qui a de la chance»... Ça reste à prouver...

A 19 h 30, vous saurez si je suis tombée dans la marmite à rumeurs ou si je suis intoxiquée de bonnes infos... Au fait, la seule info que je n'ai pas est celle qui m'intéresse: «notre» polonais étant candidat, qui a la Caméra d'Or? Et, c'est officiel sur les téléscripteurs depuis 14 h: Ardisson a choisi Paris-Première. Ça ne manque pas de panache... Décidément, aujourd'hui, c'est une journée «Tout le monde en parle»...

Rédigé par Michèle Halberstadt le 28 mai 2006 à 16:39 | Lien permanent | Commentaires (10)

27 mai 2006

En attendant le plateau télé

par Michèle Halberstadt

Dernier jour, derniers films et deux bonnes surprises. Le film argentin, d'abord, sur l'histoire de quatre jeunes gens arrêtés et torturés durant la dictature argentine, à la fin des années 70. Un film sec, âpre, filmé avec autorité, le genre de cinéma que Costa Gavras faisait dans les années 70, sauf qu'ici, rien de militant, pas de grandes prises de position. Simplement le quotidien de la torture d'une dictature. Et l'évolution de la peur chez quatre garçons à peine sortis de l'adolescence. Certains ont une raison d'être là, d'autres non, mais très vite on oublie les raisons, les causes, l'engagement politique, vrai ou pas, des quatre protagonistes. C'est cela la force du film, on se concentre sur l'évolution de ces quatre garçons, comment ils vont transformer leur peur, la contrôler, la dominer, retrouver leur dignité, et, du même coup, la capacité de s'évader.

Impossible aussi de ne pas penser à Florence Aubenas, présente à Cannes cette année. En voyant «Cronica de una fuga», en voyant ces jeunes gens soumis à la violence aveugle, au pouvoir total d'imbéciles qui n'existent qu'en en soumettant d'autres, on pense à ce qu'elle a vécu, on se dit bêtement «pourvu qu'elle ne voie pas ce film», parce qu'on a envie de la protéger, de lui éviter ce spectacle qu'elle connaît trop, et de lui dire qu'on admire sa force, et son intelligence qui saute aux yeux et au cœur quand on a la chance de la croiser.

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Rédigé par Michèle Halberstadt le 27 mai 2006 à 20:43 | Lien permanent | Commentaires (1)

Les palmoscopes en folie

par Michèle Halberstadt

Derniers films vus ce jour, notamment ceux de Pedro Costa, le Portugais, et d'Adrian Caetano, l'Argentin, ce qui n'est pas rien, mais déjà, bien sûr, deux jours avant la fin, tout le monde ne parle que du palmarès. C'est le temps des pronostics tous azimuts, ce qui n'est qu'un prolongement d'une des activités rituelles préférées des cinéphiles: le culte fétichiste des listes et des classements. Il y a plusieurs Palmoscopes. Celui des festivaliers, une sorte de "peuple du festival" dont l'opinion publique est même mesurée cette année scientifiquement par l'institut Médiamétrie sur un échantillon d'environ 750 personnes. Cela donnerait: "Babel", le film d'Alejandro Gonzalez Inarritu, avec Brad Pitt, Cate Blanchett et Gael Garcia Bernal, en tête avec 21,7% des voix (!!!), talonné par "Volver" de Pedro Almodovar avec 19,3%, puis loin derrière, "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola (7,8%) et "Indigènes" de Rachid Bouchareb (5,7%). Personnellement, je n'ai pas été très convaincu par le nouveau film d'Inarritu, trop "lelouchien" à mon goût, à la sauce hollywoodienne relevée d'un peu de piment mexicain. Il y a certes de belles scènes de boîtes de nuit tokyoïtes, mais c'est vraiment très tapageur, avec ce montage alterné sur trois continents (Maroc, Nouveau Mexique, Japon) qui pèse des tonnes, tout en restant loin du choc surprise qu'avait provoqué "Amours chiennes" il y a quelques années.
Ensuite, vient le palmarès de la critique, disons l'aristocratie du festival, à savoir les étoiles décernées quotidiennement dans un tableau des signatures de la presse française publié dans "Le Film français". Là, c'est "Marie-Antoinette" qui gagne, remportant 6 jugements "à la folie", devant "Volver", "Babel" et les "Lumières du faubourg" de Kaurismäki, avec 4. Ce qui semble étonnant, c'est que le film de Sofia Coppola a été reçu par des sifflets en projection de presse, et que "Babel" n'a récolté que des critiques assez mitigées dans la presse quotidienne française. Comprenne qui pourra… Cela donne néanmoins un tiercé de favoris, à peu près stabilisé: "Babel" et "Volver", puis "Marie-Antoinette". C'est à dire, à peu de chose près, les films les plus attendus a priori, avant même que ne commence le 59e festival et que la vingtaine d'œuvres au concours ne soient vues. C'est bien là le principal problème de cette édition: où est la révélation de l'année derrière laquelle tout le monde court à chaque festival? Il n'est pas de bon festival sans sa découverte. Celui-ci serait-il donc une édition médiocre?
Je ne suis pas loin de le penser, même si j'ai sous la main cette perle révélée: il s'agit de "Honor de cavalleria", un film catalan d'Albert Serra, jeune homme dont on ne sait rien, sinon qu'il est parti avec un vieux maigre, un jeune gros, un cheval et un âne blancs, à la recherche du "Don Quichotte" de Cervantès, et en est revenu avec l'inspiration: un film panthéiste où ce sont les nuages, les ciels, les herbes, les sous-bois, les pierres, les arbres, qui imposent leur présence à l'écran, où les corps titubent, s'affaissent, s'allongent, s'endorment, et rêvent dans la nature. Ça se passe dans une Catalogne préservée de la main de l'homme, quelque part entre le Sokourov élégiaque et le Bresson de "Lancelot du lac", et l'on sent immédiatement que le film est habité par une force mystico-matérielle, celle d'une nature véritablement regardée, parcourue, arpentée. Je n'ai pas ressenti de choc comme cela depuis la vision du "Japon" de Carlos Reygadas ou du "Blissfully Yours" d'Apichatpong Weerasethakul.
Mais revenons-en au jury: de toute façon l'ovni d'Albert Serra n'a aucune chance puisqu'il était présenté à la Quinzaine (heureuse sélection qui, avec "Les Anges exterminateurs" de Brisseau, "Bug" de Friedkin et "Dans Paris" de Honoré, a présenté le tiercé de films le plus stimulant du festival, et de loin…). Donc, il y a enfin le palmarès du jury, le vrai, non pas celui qui restera mais celui qui fera la une des journaux lundi. Or, il faut le dire, ce palmarès-là ne correspond qu'assez rarement avec celui des "favoris" de la presse ou des festivaliers, ce qui permet les plus vives polémiques, pour le meilleur (Cronenberg élisant "Rosetta" et "L'humanité" en 1999) ou pour le pire (Scorsese confondant Billie August avec un cinéaste en 1992). Wong Kar-waï sera-t-il un président despote, imposant seul son point de vue, ou un gars chic et sympathique mais risquant le compromis et les dénominateurs communs les plus vides de sens? Préférons la première hypothèse: que ses lunettes noires soient celles de l'intimidation plutôt que celles de la timidité.
Evidemment, pour finir, je confierais un palmarès tout à fait personnel, en donnant la palme d'or à "Summer Palace", magnifique film d'amour et d'histoire de Lou Ye autour de Tien An Men et de la répression du 4 juin 1989. Le grand prix à Almodovar pour "Volver", accompagné d'un prix d'interprétation à Penélope Cruz, pour l'ensemble de leur œuvre commune et ce dernier film héroïque en particulier; le prix de mon jury intime au film de Caetano, "Cronica de una fuga", vu ce soir et très troublante chronique des tortures subies par quatre jeunes gens à Buenos Aires en 1977; celui de la mise en scène à Pedro Costa, qui est de loin le plus fort filmeur du lot, avec "Juventude em marcha", confirmant haut la main les impressions laissées infiniment par "Ossos" ou "La chambre de Vanda". J'aime bien Samuel Boidin, le jeune gars de "Flandres", film choc de Bruno Dumont, totalement hors des modes et du jeu actuel, qui recevrait un prix d'interprétation masculine avec une indifférence profonde et mutique assez jubilatoire. Je filerais, de façon ostentatoire et désinvolte, un prix du scénario à Richard Kelly pour "Southland Tales" et ses histoires croisées les plus foutraques rarement vues dans un même film. Enfin, je ne vois pas comment éviter le macaron d'or (mais couleur rose) pour le nombre considérable de gâteaux déployés dans "Marie-Antoinette", ce qui est une prouesse technique plutôt remarquable: ne pas nous avoir trop écœuré malgré cette quantité de sucreries dégoulinant partout. J'ai pris ici quelques risques, et je ne me vois pas tellement gagnant dimanche soir à l'heure fatidique des annonces officielles. Mais rendez-vous, donc, quelques minutes avant 19h dimanche, pour griller la politesse à la télé et donner le palmarès en avant-première mondiale…

Rédigé par Michèle Halberstadt le 27 mai 2006 à 00:19 | Lien permanent | Commentaires (1)

26 mai 2006

Distribuer, produire…

par Michèle Halberstadt

Alors, à la demande générale de mes chefs blogueurs, il faut que j'explique ce que signifie production, distribution et indépendance. Vaste programme, je vous vois déjà bailler...

En gros, distribuer, c'est acheter les droits d'un film sur la France (droits pour l'exploitation en salles, en télé et en vidéo) pour un certain nombre d'années (12 en moyenne). Il y a une vingtaine d'années, on achetait souvent un film sur vision de ce film terminé (Ce qu'on a fait ici, en achetant le film polonais, par exemple). Maintenant, la concurrence étant rude, les films chers et l'argent rare, le film est le plus souvent à acheter sur lecture du scénario, généralement enrichi (au sens propre, car plus ils sont connus, plus c'est cher!) du nom des acteurs principaux.

Pour reprendre l'exemple de «21 grammes», vous lisez le scénario (écrit exactement comme le film, éclaté dans le temps) et vous connaissez le quatuor d'acteurs. Si vous êtes inquiets, vous revoyez le film précédent du réalisateur (en l'occurrence «Amores Perros»). Vous payez (en gros, et cela varie selon les film et les boites qui les vendent, une partie de la somme à la signature, une partie à la fin du tournage, une partie à la livraison du matériel vous permettant de sortir le film, et la somme restante à la sortie France du film). Ensuite,  vous attendez. Et puis, environ un an plus tard, vous êtes conviés à venir voir le film qui vous appartient sur la France. On vous envoie la copie, ou bien vous faites le voyage... à vos frais, bien entendu! Sur «21 grammes», on est partis à New York le voir. C'est sympa, New York, un petit séjour début juillet, mais quand vous vous retrouvez seuls à deux dans la salle, et que le film va démarrer, vous vous revoyez signant le contrat sur une terrasse cannoise l'année précédente, et le vent de Cannes vous fait frissonner jusqu'à Manhattan, rien qu'à l'évocation de la somme payée. Le doute envahit tout.  Et si on avait mal lu? Et s'il avait raté son film? A chaque fois, une sueur froide m'envahit au moment de découvrir la réalité d'un projet qui nous a fait rêver au point de nous faire dépenser des sous.... Dans le cas de «21 grammes», ce ne fut que du bonheur. Ce n'est pas toujours aussi idyllique... Parfois, le metteur en scène a perdu la tête, ou le contrôle du film ou celui des acteurs... Et là, c'est dur...

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Rédigé par Michèle Halberstadt le 26 mai 2006 à 16:02 | Lien permanent | Commentaires (4)

Orson Welles de Clermont-Ferrand

par Michèle Halberstadt

Hier, journée bousculée, à courir entre projections, rendez-vous et obligations diverses. Alors, trop stressée pour mettre ses idées en ordre, et surtout trop crevée pour écrire. Je me suis couchée un peu honteuse en me disant qu'après tout, c'était férié...

Comme le disait un journaliste en sortant de projection ce matin: «Bon, le prix d'interprétation masculine, c'est fait!» Fait et bien fait, avec grâce, charisme, émotion et beaucoup de chansons. Depardieu dans «Quand j'étais chanteur», en crooner de salles de bal de province, est impérial, dans un rôle casse gueule de chanteur dit «ringard». Alors bien sûr, le réalisateur en fait des caisse sur le parallèle entre le chanteur usé et l'acteur qu'on dit avoir trop vu. Mais Depardieu surfe sur tout ça avec l'autorité douce et fatiguée d'un Orson Welles de Clermont-Ferrand. Oui, on pense à Welles, pour ce côté «j'ai tout vu, je suis revenu de tout, mais je ne suis ni amer, ni frustré, juste un peu fatigué de savoir avant les autres qu'ils se trompent et qu'ils ont tort». Du grand art.

A ses côtés, Cécile de France est comme toujours, assez irrésistible. Et puis, bien sûr, il y a les chansons. Que des tubes qu'on chante en montant le son quand ils passent sur Nostalgie, mais qui ose avouer écouter Nostalgie? Ça fait ringard... C'est comme les clichés, ces chansons d'amour aujourd'hui démodées. Usées mais increvables, elles disent au premier degré tout ce qu'on n'ose plus penser. Alors, à la fin du film, après s'en être mis plein les oreilles, quand enfin Depardieu entonne la chanson qui donne son titre au film «Quand j'étais chanteur», c'est toute la salle du grand Auditorium, généralement si pressée de se vider, qui s'immobilise. Tous, déjà en marche vers la sortie, se retournent vers l'écran, et se mettent à taper des mains en rythme avec ce tube qui a bercé notre génération...

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Rédigé par Michèle Halberstadt le 26 mai 2006 à 15:42 | Lien permanent | Commentaires (6)

25 mai 2006

"Indigènes", empesé de mémoire, manque de charisme et de lyrisme

par Michèle Halberstadt

L'histoire de nouveau - à l'heure des bilans, ce sera un des thèmes prégnant de ce festival -, ce matin avec la présentation à la presse d'"Indigènes" de Rachid Bouchareb, en compétition sous pavillon algérien pour ce film quasi entièrement produit en France. Que la France produise aujourd'hui ce film, c'est justement tout son intérêt: comment, après soixante ans de quasi oubli, le pays redécouvre qu'il a été pour une bonne part libéré par ses "africains", à savoir ces 130 000 "indigènes" engagés en Afrique du nord et en Afrique occidentale, qui vont combattre, du Maghreb à l'Alsace, en passant par la Sicile, l'Italie, la Provence, les Vosges, pour libérer la "mère patrie" de l'occupant nazi. Le sujet est si sensible qu'il a fait du film de Bouchareb l'un des plus attendus de ces derniers mois, guetté ici au festival de Cannes avec la plus grande attention. Si sensible, car cette "reconnaissance" française n'est venue que tardivement (en mai 1945, à peine rentrés au pays, certains des combattants seront massacrés par l'armée française à Sétif et dans sa région: près de 10 000 morts…), et parce que ce sentiment de culpabilité a été récemment cristallisé par le débat sur la place des colonies dans l'histoire française, puis a été relancé par le peu de cas fait aux descendants de ces soldats en France aujourd'hui ou par l'affront fait à cette mémoire meurtrie au nom du "rôle positif de la colonisation" de sinistre mémoire. Le film de Rachid Bouchareb porte tout cela - Jamel Debbouze, acteur star, est par exemple petit-fils d'un soldat engagé dans cette armée, qui a combattu en France -, et même davantage: il veut suivre quatre soldats, au milieu de leur bataillon, des combats d'Afrique du nord à ceux d'Alsace, où pas mal donneront leur vie pour tenir un petit village, bastion avancée résistant à la contre-offensive allemande. C'est sans doute tout ce poids - d'une guerre, d'une mémoire, de destins, de batailles - qui pèse, assez lourd, sur "Indigènes", film qui malheureusement a le plus grand mal à décoller et à gagner les rives du lyrisme et de l'épopée où il rêve, manifestement, de s'établir. Parfaitement didactique, parfois même avec insistance, le film manque cruellement d'ampleur, même si tous les figurants figurent, tous les paysages paysagent, et les costumes customisent… Il manque un peu de folie, peut-être de la sauvagerie, à un filmage trop plat et sans surprise; il manque aussi quelques doses de mauvaise humeur, de provocation sans doute, pour que le malaise de ces populations libérées par des "bougnoules" soit plus que suggéré au passage. L'aventure du tournage a traversé la France depuis le Maghreb, les références en appellent aux grands films de guerre récents, de "La Ligne rouge" de Malick au "Soldat Ryan" de Spielberg. Mais, en fait, peu de cette aventure ni de ces références parviennent vraiment jusqu'à l'écran de la projection. Reste quatre acteurs impressionnants, chacun dans un registre différent, Jamel Debbouze, Samy Nacéri, Roschdy Zem, Sami Bouajila, sorte de casting star des beurs du cinéma français - enfin! -, pour donner aux scènes les plus intimes du film une intensité et une résonnance que toutes les autres n'ont pas. Pédagogique, utile, façon livre d'images, le projet "Indigènes" semble avoir perdu en intérêt cinématographique ce qu'il a gagné en exemplarité historico-mémorielle.

Rédigé par Michèle Halberstadt le 25 mai 2006 à 23:53 | Lien permanent | Commentaires (3)

Honoré, petit-fils de la Nouvelle Vague

par Michèle Halberstadt

C'est à peu près tout le contraire du troisième film de Christophe Honoré, "Dans Paris", écrit, tourné, monté à toute vitesse en quelques mois, dont l'épaisseur historique et sociologique est quasi nulle, suivant les tourments sentimentaux de deux frères dont aucun ne traverse un seul moment d'un quelconque engagement pour une thèse ou un combat. Et pourtant, évidemment, si "Indigènes" est une déception, "Dans Paris" est une révélation, la révélation cannoise de l'année, sans doute l'un des tous meilleurs films de ce festival qui plafonne un peu et a du mal à s'élever au dessus d'une bonne moyenne. Honoré, ses acteurs - Romain Duris, Louis Garrel -, et ses histoires - lui le romancier et dramaturge -, s'inscrivent sans conteste dans une tradition Nouvelle vague d'un cinéma à la fois sentimental, simple, littéraire, musical, lumineux, où tout se dit dans la conversation de deux amants ou suivant la balade à travers la ville d'un jeune homme triste. Là non plus, pourra-t-on dire, on ne trouvera aucune surprise: Eustache, Demy, Truffaut, Godard l'ont déjà fait et archi-fait, de "La Maman et la putain" à "Bande à part", de "Baisers volés" à "Une chambre en ville". Et pourtant, malgré, ou par, ce patronnage alexandro-doinélien, ce "Dans Paris" invente, charme, plaît, et va jusqu'à envoûter parfois. Par la précision de l'écriture, la liberté des plans, l'impression virevoltante du jeu des deux frères qui en occupent constamment le centre d'attention. S'il fallait élire un film qui incarne enfin un jeune cinéma français dont on pourrait être fier et hautement défenseur, ce serait celui là. Alors, pourquoi faut-il aller le voir à la Quinzaine, quelque peu à l'écart, en cette belle soirée cannoise, et non au palais des festivals au cœur de la compétition officielle? C'est un mystère sur lequel la sélection devra un jour prochain s'expliquer.

Rédigé par Michèle Halberstadt le 25 mai 2006 à 23:50 | Lien permanent | Commentaires (7)

Wagon et loco

par Michèle Halberstadt

Petit coup de mou du mercredi. Après huit jours à Cannes, on se surprend à repenser à Paris...
Côté compétition, depuis ce matin, le sondage Médiamétrie a un nouveau favori. «Babel» prend la tête devant «Volver».
Côté marché, c'est l'heure des dernières négociations. Fini les bavardages, sortez les carnets de chèque! Les vendeurs sont soudain pressés de conclure.
Nous, on avait, comme chaque distributeur français, adoré le scénario du prochain Cronenberg et du prochain Gondry. On avait, comme les autres, fait de belles offres sur les deux films. Mais le vendeur voulait séparer les 2 projets, et nous obliger à faire un offre, sur 1 des 2 films, + une offre sur un autre film dont on ne voulait pas. Et il n'y a rien de pire que d'acheter un wagon pour s'offrir la locomotive. En tout cas, c'est contraire à nos principes. C'est bien d'avoir des principes, dans ce métier. Ça vous oblige à faire des économies...
Alors on a tourné le dos aux gros projets, et on a acheté un film d'auteur polonais qui passe demain à la section n Certain Regard. C'est un premier film. C'est nerveux, tendu, passionnant, ça nous a beaucoup plu et c'était dans nos moyens. On verra demain comment le film sera reçu.
Ce soir, à minuit, on présente «Silk», un film taïwanais de genre, dont l'accroche pourrait être «Si vous croyez aux fantômes, ne les regardez jamais dans les yeux». C'est un film réalisé par un gamin de 25 ans, qui était mathématicien avant de faire du cinéma. Un film bien écrit et qui fait peur, qu'on a acheté il y a un mois, à Hong Kong, après avoir lu le scénario et vu une promo , sans savoir que, au même moment, le comité de Cannes visionnait le film. Minuit, l'heure des frissons. La soirée devrait être amusante...

Rédigé par Michèle Halberstadt le 25 mai 2006 à 09:32 | Lien permanent | Commentaires (2)